Roule Galette

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Roule galette #35 - Various ROUGH TRADE POST PUNK , volume 01 (2003 , rough trade shops)

Cette semaine dans roule galette , je vous propose  un détour par une compilation : Post Punk Volume 01, publiée par Rough Trade .

Les compilations de ce type occupent une place un peu particulière dans les milieux musicaux. Elles sont souvent regardées avec méfiance par les puristes, qui leur reprochent de simplifier des scènes complexes, de transformer des contextes historiques en simple esthétique ou en musique d’ambiance, voire de fabriquer des récits un peu artificiels. Pourtant, ce sont aussi souvent ces compilations qui permettent réellement à la musique de circuler, de passer d’une génération à une autre, et parfois même d’ouvrir des portes vers des groupes ou des labels qu’on n’aurait jamais découverts autrement.

Par ailleurs , cette compilation est réalisée par un label dont on ne met plus en doute les capacités à repérer les artistes et chansons importantes . Les magasins Rough trade de Londres, de Tokyo ou à une époque révolue de Paris,  restent ou restaient  des passages obligés pour tous fans de musiques indépendantes . J’ai pu subrepticement , prendre des photos de Paul Weller au rough trade Portobello , voire des showcases au rough trade east ou encore croiser un jeune Ivan Smagghe derrière le comptoir rue de Charonne . 

Dans le cas de Post Punk Volume 01, l’intérêt est justement de ne pas réduire le post-punk à quelques clichés : la noirceur, les guitares froides ou l’héritage direct de Joy Division. Ici, le post-punk apparaît surtout comme une zone de frottement entre plusieurs musiques : le funk, le dub, le disco mutant, les percussions africaines, l’expérimentation électronique ou encore certaines formes très minimales de musique de danse.

On y retrouve évidemment des groupes historiques comme Liquid Liquid, The Pop Group, A Certain Ratio ou ESG, mais aussi des groupes beaucoup plus récents pour l’époque, comme The Rapture, The Futureheads, Gramme ou Les Georges Leningrad.

Et finalement, cette cohabitation fonctionne assez naturellement. Elle montre surtout que le post-punk n’a jamais complètement disparu. Ses formes rythmiques, son goût pour les lignes de basse répétitives, les tensions dissonantes, les grooves bancals ou les structures déconstruites ont continué à réapparaître régulièrement sous d’autres formes.

Il paraît d’ailleurs difficile de nier à quel point le paysage rock actuel reste marqué par cet héritage, parfois jusqu’à transformer certains de ses codes en véritable formule. Depuis une bonne dizaine d’années, toute une partie de la scène indépendante continue de réactiver cet héritage, de Fontaines D.C. à Viagra Boys, en passant par Black midi ,  qui reprennent cette idée d’une musique à la fois tendue, physique, répétitive et volontairement instable.

Plus qu’un simple style identifiable, le post-punk apparaît alors peut-être comme une méthode : prendre les structures du rock, les ouvrir aux rythmes, au dub, à la danse, au bruit, à la répétition, et faire cohabiter tout cela dans quelque chose qui reste volontairement déséquilibré.

C’est cette circulation-là que propose finalement cette compilation : non pas une archive figée du début des années 80, mais une cartographie beaucoup plus mouvante, où différentes générations continuent de dialoguer entre elles.

On commence avec Delta 5 – Mind Your Own Business, qui cristallise une dimension essentielle du post-punk : l’émergence de groupes où les femmes occupent une place centrale, non seulement comme présence mais comme prise de parole directe. Le morceau fonctionne à la fois comme geste musical sec et comme déclaration, avec une dimension féministe explicite portée par le texte et l’attitude .

On poursuit avec les Georges Leningrad , et leur imparable George 5 . Groupe montréalais du début des années 2000 , , le groupe proposait des performances hilarantes ou l’absurde se mêlait à une énergie sauvage , bien avant que l’imagerie ne soit reprise par les très hype  Angine de poitrine . 

Avec Public Image Ltd – Careering, on est dans une logique différente : chaque élément suit sa propre trajectoire. La basse, la batterie, la voix et les guitares ne cherchent pas à fusionner mais à coexister dans un système fragmenté, typique de cet album imparable qu’est le monstrueux METAL BOX ,  où la tension vient justement de la séparation des éléments.

The Rapture – Out of the Races and Onto the Tracks marque ensuite la réactivation du post-punk au début des années 2000 dans sa dimension la plus physique et dansante. L’énergie est frontale, immédiate, construite sur une logique de tension rythmique et de répétition directement héritée des formes post punk initiales

Enfin, Scritti Politti – Skank Bloc Bologna renvoie à une période encore expérimentale du groupe, très éloignée de leur évolution ultérieure. Ici, la structure reste éclatée, dub, et volontairement instable, loin de toute forme pop stabilisée.

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Roule galette #34 - A CERTAIN RATIO, Sextet (1982, FACTORY)

Après le ralentissement et les textures dilatées de Kruder & Dorfmeister, je vous propose cette semaine un retour à quelque chose de beaucoup plus sec, plus instable, presque rugueux : Sextet d’A Certain Ratio.

Au début des années 80, A Certain Ratio évolue dans l’orbite de Factory Records à Manchester, au même moment que Joy Division et toute une scène post-punk en mutation. Mais très vite, le groupe prend une direction différente : moins tournée vers la noirceur et la frontalité, beaucoup plus attirée par le rythme, le corps et la danse.

Avec A Certain Ratio, on est finalement bien plus proche des expérimentations de 23 Skidoo, du funk tendu de Gang of Four, des explorations rythmiques de Liquid Liquid, ou encore du mutant disco de l’écurie ZE Records.

Publié en 1982, Sextet prolonge une transition déjà amorcée sur To Each..., album enregistré dans le New Jersey et lié, au moins symboliquement, à l’ouverture du groupe vers la scène new-yorkaise. Mais là où To Each... restait encore relativement peu marqué par cette expérience, Sextet semble cette fois en avoir pleinement absorbé les influences.

Pour ce disque, Simon Topping abandonne en grande partie le chant au profit de Martha Tilson, rencontrée à New York et qui donnera son nom à l’album. Le groupe poursuit également sa route sans Martin Hannett à la production, estimant qu’il les faisait encore trop sonner comme Joy Division.

À première écoute, on pourrait presque parler de funk ou de musique de club : basse très en avant, percussions, cuivres, groove omniprésent. Les influences jazz et afro-cubaines s’affirment davantage. Mais, comme souvent chez A Certain Ratio à cette période, quelque chose résiste.

Le point central du disque tient dans cette contradiction permanente : tout semble vouloir fonctionner comme une musique de danse, mais rien ne se met réellement en place de façon confortable. Les grooves sont serrés, précis, mais constamment perturbés par des éléments dissonants, des interventions imprévues, des décalages entre les instruments.

La basse joue un rôle structurant, mais elle ne crée pas de stabilité. Les percussions invitent au mouvement, mais dans un cadre instable. Les voix apparaissent souvent distantes, fragmentées, presque fantomatiques, comme si elles refusaient de s’intégrer pleinement au flux rythmique.

Ce qui en ressort n’est pas une fusion entre funk et post-punk, mais plutôt une friction constante entre ces deux logiques. Le funk apporte le corps, le post-punk impose la contrainte. Et entre les deux, aucune résolution.

Même dans ses moments les plus “dansants”, Sextet ne produit jamais de relâchement. Le disque maintient une forme de tension continue, où le mouvement existe sans jamais devenir fluide.

C’est sans doute ce qui le rend encore aujourd’hui difficile à classer : une musique qui emprunte au dancefloor ses outils, mais en refuse systématiquement la détente.

On ouvre avec Lucinda, qui pose d’emblée presque tous les éléments du disque : basse très en avant, groove sec, tension permanente, et la voix de Martha Tilson, à la fois distante et presque désincarnée. Une excellente entrée en matière pour comprendre comment A Certain Ratio fait glisser le funk vers quelque chose de beaucoup plus étrange.

Sur Knife Slits Water, ce qui frappe surtout, c’est cette impression de forces contraires. La basse semble pousser le morceau vers l’avant, avec quelque chose d’assez rapide et mobile, tandis que la batterie, portée par un delay très présent, agit presque comme un frein, en étirant constamment le rythme. C’est sans doute ce qui donne au morceau son caractère aussi hypnotique et instable.

Day One apporte une respiration relative dans le disque. Son plus clair, piano plus présent, guitare funk légèrement psychédélique, percussions scintillantes : on entend déjà apparaître une couleur plus jazz et plus ouverte. Les cuivres n’arrivent que plus tard, presque comme une perturbation, pour venir troubler cet équilibre avec quelque chose de beaucoup plus étonnant .

Avec Rialto, l’album bascule vers une zone plus flottante et plus sombre. Le groove se relâche légèrement, les textures deviennent plus étirées, et on entend apparaître une influence dub plus marquée, dans la manière de traiter l’espace et les résonances. C’estun morceau  plus diffus, presque en suspension.  Ce type de traitement annonce le maxi suivant qui sortira sur le nom de Sir Horatio 1 mois plus tard . 

Below the Canal termine le disque dans quelque chose de beaucoup plus vaporeux. La basse se dénude, la batterie s’allège, et l’ensemble perd en tension pour devenir plus diffus. Les cuivres et la voix traitée participent à une impression plus urbaine et déformée, comme un paysage sonore de ville perçu à distance, entre sirènes et circulation lointaine.

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Roule galette #33 - KRUDER & DORFMEISTER , the K& D sessions (1998, !K7)

À la fin des années 90, Kruder & Dorfmeister sont déjà un cas étrange dans la musique électronique.

Ils n’ont toujours pas d’album au sens classique du terme, mais leur nom circule depuis plusieurs années dans toute une partie de la scène européenne. Leur apparition s’est faite par étapes : d’abord des productions locales à Vienne, puis l’EP G-Stoned en 1993, qui attire l’attention avec une esthétique déjà très identifiable, jusque dans son détournement de la pochette de Bookends de Simon & Garfunkel. Ensuite viennent les mixes, dont leur passage remarqué dans la série DJ-Kicks en 1996, qui élargit encore leur audience.

Mais c’est en 1998 que leur trajectoire se cristallise avec The K&D Sessions.

Officiellement, il s’agit d’une compilation de remixes réalisés sur plusieurs années. En réalité, le disque va rapidement dépasser ce statut administratif pour devenir un objet autonome, identifié comme une œuvre à part entière. Et c’est là que se joue une ambiguïté centrale dans leur travail : ils ne produisent pas des morceaux originaux au sens traditionnel, mais ils finissent par produire quelque chose qui est perçu comme un album.

Leur méthode est assez caractéristique. Dans la plupart des cas, ils partent de morceaux existants — issus de scènes très différentes, allant du hip-hop au drum’n’bass en passant par la pop ou la musique électronique — et ils les déconstruisent radicalement. Le principe n’est pas d’ajouter des éléments, mais de retirer, d’isoler, de recomposer. Dans certains cas, ils ne conservent qu’une voix ou un fragment mélodique, autour duquel ils reconstruisent entièrement la structure sonore.

Le résultat est reconnaissable : des morceaux ralentis, épaissis, souvent débarrassés de leur tension initiale, avec un travail important sur les basses, les résonances, et les espaces laissés entre les éléments. Une forme de musique qui n’est ni vraiment ambient, ni vraiment dub, ni vraiment trip-hop, mais qui emprunte à chacun de ces territoires sans s’y fixer.

Ce positionnement devient d’autant plus visible dans le contexte de la fin des années 90. La musique électronique est alors fragmentée : la techno continue de se durcir ou de se fonctionnaliser, la french touch domine une partie du paysage club, et le trip-hop a déjà installé ses codes plus sombres et cinématographiques. Kruder & Dorfmeister se situent à côté de ces dynamiques. Ils ne cherchent ni la tension maximale, ni le choc, ni même la construction de morceaux au sens classique.

The K&D Sessions va pourtant rencontrer un succès important. Le disque circule largement en dehors des circuits strictement club : cafés, bars, appartements, espaces d’écoute domestiques. Il devient rapidement associé à des contextes très précis, souvent liés à la fin d’activité plutôt qu’à son déclenchement. Une musique que l’on met quand les choses ralentissent déjà.

Ce glissement va aussi produire une lecture dominante du disque. Très vite, il est rangé dans une catégorie floue — downtempo, lounge, chill-out — qui tend à lisser la nature réelle du travail effectué. Car si l’écoute peut donner une impression de continuité fluide, presque décorative, la construction interne est beaucoup plus précise. Chaque remix repose sur des choix de réduction et de recomposition très contrôlés, où l’espace sonore est travaillé autant que les éléments eux-mêmes.

Avec le temps, cette tension entre sophistication de production et usage “d’arrière-plan” va définir la réception du disque. Il est à la fois très reconnu et souvent sous-écouté dans ses détails.

C’est probablement ce qui explique sa persistance. The K&D Sessions n’est pas un disque qui impose une trajectoire d’écoute stricte. Il s’inscrit dans des situations. Il accompagne des états déjà amorcés : une journée qui se termine, un déplacement qui s’arrête, une activité qui se relâche.

Le disque a souvent été rangé dans la catégorie des musiques d’ambiance, utilisées dans les cafés ou les après-midis sans urgence. Mais cette fonction d’arrière-plan rejoint, d’une certaine manière, une idée plus ancienne de la musique comme environnement — celle que Brian Eno formulait déjà avec Music for Airports : une musique qui ne demande pas d’attention frontale, mais qui modifie la perception du lieu où elle se trouve.

Je vous propose une formule un peu différente cette semaine , avec d’abord, l’écoute du morceau original , puis la version remixée de Kruger & Dorfmeister , bien plus parlant pour comprendre le travail des autrichiens .  On démarre avec Roni Size Reprazent et son classique drum and bass heroes  revisité ensuite en version Long Loose bossa par les autrichiens 

on écoute spechless du duo autrichien Count basics , extrait de leur deuxième album moving in the right direction , puis la version Drum and Bass de Kruder & Dorfmeister

le titre Going Under des anglais de Birmingham rockers hi fi , extrait de leur second album Miss mash , puis la version remixé , le main mix , du duo autrichien

le très énergique  Bug powder dust de Bomb the bass, qui apparaît sur le 3 eme album du projet de TOm Simenon , Clear, puis la version totalement revisité de Kruger & Drofmeister

Pour cloturer cette semaine , le Rollin On Chrome d’aphrodelics . Groupe de hip hop autrichien . Ici , on part dans une mise en abîme complète puisque le titre d’aphrodelics est déjà un remix de Being boiled de Human League , dont Kruder & drofmeister on complètement enlevé toute référence dans leur wild motherfucker dub . 

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Roule galette #32 - KINGS OF CONVENIENCE , s/t (2000 , Kindercore)

Cette semaine , dans roule galette , je vous propose un disque pour rouler vers le soleil. Je sais, ça peut sembler un peu paradoxal quand le prix de l’essence atteint des sommets que nous n’aurions jamais imaginé dans nos pires cauchemars, et que le groupe vient de Norvège, pas exactement le pays le plus connu pour ses plages tropicales.

Mais peu importe, Kings of convenience des Kings of Convenience , vous apportera forcément un sentiment de bien être et rendra votre trajet si agréable que vous en oublierez les embouteillages, les kékés se prenant pour K 2000 dans leur golf Bon Jovi  , vous pourriez même sourire en allant à la pompe à essence . Pour un peu , cette experience pourrait être utilisée pour relancer les ventes de véhicules . 

Ce disque regroupe en réalité une série de titres issus de leurs premiers 45 tours norvégiens. Des morceaux enregistrés à la fin des années 90, diffusés de manière assez confidentielle, puis rassemblés ici dans une forme d’album de transition. Certains de ces titres réapparaîtront ensuite, légèrement retravaillés, sur Quiet Is the New Loud, qui les fera connaître internationalement l’année suivante.

À l’époque, cette compilation sort notamment via des circuits indépendants, avec une circulation assez fragmentée selon les territoires. Ces versions originales restent aujourd’hui INTROUVABLES en streaming, et les premières éditions physiques se vendent à prix d’or . 

Kings of Convenience est un duo formé à Bergen par Eirik Glambek Bøe et Erlend Øye. Tous deux chantent et jouent de la guitare, même si la plupart des morceaux sont portés par la voix d’Eirik. Ils se connaissent depuis longtemps, ayant joué ensemble dans des groupes plus électriques, avant de réduire progressivement leur musique à l’essentiel : deux guitares, deux voix, presque rien d’autre.

Cette évolution se fait lentement, par étapes, jusqu’à cette esthétique entièrement acoustique, fondée sur l’épure  et l’équilibre. Tout repose sur la respiration entre les voix, sur la précision des accords, sur une forme de fragilité assumée.

Le disque s’inscrit dans une idée simple mais radicale : faire de la sobriété un choix esthétique total. À contre-courant de beaucoup de productions de l’époque, il installe un calme durable comme position musicale.

Dans cet univers, les influences affleurent sans être mimées : on pense parfois à Simon & Garfunkel, parfois à certaines formes de folk britannique, notamment à Belle & Sebastian  mais sans jamais que cela devienne une imitation. C’est une musique qui regarde ailleurs, mais qui avance à très petite vitesse , parfait pour partir vers le soleil et économiser en carburant . 

Kings of convenience, la compilation éponyme paru chez Kindercore, c’est le disque de la semaine dans roule galette . 

Pour démarrer cette semaine , je vous propose Failure, un titre sorti en single . Faiseur apparait ici , donc dans une version amputée de trompettes ou de violoncelle comme sur les versions ultérieures . Il n’en garde pas moins son efficacité , avec cette batterie assez rare chez les Norvégiens . Un titre presque épitaphe, l’échec est toujours la meilleure façon d’apprendre , gardons cela en tête , pour des lendemains qui chantent. 

Aujourd’hui, Brave New World, un titre qui n’apparaît pas sur Quiet Is the New Loud. On est sur quelque chose de plus frontal que d’habitude. Le duo joue sur une séparation des voix : l’une porte le récit, l’autre incarne une forme de voix intérieure. Et cette voix intérieure est dure, elle attaque : menteur, lâche, incapable de saisir ce qui est là.

Le “brave new world” n’a rien d’utopique ici. C’est plutôt une ironie froide : le monde est présent, mais inaccessible. Trop de vitesse, trop de brouillard mental pour y entrer vraiment.

I Don’t Know What I Can Save You From revient dans une autre version. Ici, tout est dans l’arrivée de quelqu’un après des années de silence. Pas de grande reconstruction narrative : juste une porte qu’on ouvre, et une proximité qui réapparaît sans explication.Ce qui domine, c’est l’incapacité à se positionner : pas de rôle clair, pas de solution. Juste une présence. Et cette phrase simple, presque neutre, qui dit l’essentiel : aucune idée de ce qu’il est possible de réparer ou d’aider.

English House est un morceau à part, presque hors du temps dans l’ensemble. On y entend une écriture plus proche de Simon & Garfunkel dans l’esprit, notamment dans certains passages a cappella. L’image est simple : une maison anglaise froide, traversée par l’hiver, où le dedans ne protège jamais complètement du dehors.Le regard reste fixé sur l’extérieur : oiseaux, avions, sons du soir. Tout passe, tout circule, et le narrateur reste dans cet entre-deux, attiré par ce qui est dehors sans jamais vraiment en sortir.

Enfin, Parallel Lines clôt la semaine. Une version épurée, sans les éléments de piano présents sur la version album. Il reste une structure très légère, portée par les voix et une mélancolie stable. Une cymbale vient ponctuer l’ensemble, sans jamais le rompre.

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Roule galette #31- THE DURUTTI COLUMN , lc (1981, Factory)

Comme une grande partie de mes découvertes musicales, j’ai connu The Durutti Column par l’intermédiaire du Hit du Snob, cette émission présentée par Patrick Félix sur RVN, Radio Voix du Nord, vers 1985.

Je dis “vers”, car j’ai de plus en plus de difficulté à dater précisément ces moments d’écoute, l’oreille collée au transistor pour ne pas faire trop de bruit. Si les souvenirs deviennent plus flous, l’impact de Durutti Column, lui, est resté intact.

Chaque jour, du lundi au vendredi, Patrick Félix égrainait l’actualité musicale en provenance d’Angleterre, de Belgique ou des États-Unis, pour un classement bien plus proche de ceux de John Peel que de ceux de Marc Toesca. Aucun risque d’y entendre Peter et Sloane ou Jean-Jacques Goldman. Un véritable havre de paix. Un refuge anti -beauf . 

Je découvre donc, par cet intermédiaire, l’EP Tomorrow, sorti début 1986. À l’époque, j’ai peu d’argent : les disques sont comptés, pesés, mesurés, avec parfois quelques écarts dus à l’impulsivité. Mais pour Durutti Column, je suis sûr de mon coup. J’avais déjà entendu ce morceau dans l’émission et j’en appréciais la mélancolie, ce chant fragile, presque susurré.

Une nuit, alors que je m’étais endormi, comme souvent, la radio allumée — ce qui impliquait un achat régulier de piles — je fus réveillé par cette chanson. Pas brutalement, mais comme par une présence singulière et douce. Une sensation étrange, entre présence et absence, une forme de saudade, entre rêve et réalité, qui s’est installée en moi toute la journée suivante, malgré un ciel D’hiver parfaitement radieux.

Quelques jours plus tard, j’allais acheter le disque à la Boucherie Moderne.
Un disque que j’ai épuisé, sans jamais parvenir à l’écœurement.

Bien avant les mails, j’avais même écrit à Patrick Félix pour obtenir des informations sur la discographie. Il me répondit quelques semaines plus tard en me citant The Return of the Durutti Column, LC, Another Setting et Without Mercy. Parmi ceux-ci, le premier sur lequel je suis tombé fut LC.

LC reste, sans conteste, mon album préféré du groupe. Le premier album, souvent cité, notamment pour sa pochette en papier de verre et la production de Martin Hannett, trouve moins grâce à mes yeux.

J’apprendrai beaucoup plus tard que LC figure parmi les albums favoris de Brian Eno. ce qui , en soi-même est un argument bien plus convaincant qu’une tentative de chronique balbutiante  d’un adulescent attardé. 

Pour cet album, Vini Reilly s’éloigne volontairement  de la production de Hannett . C’est aussi le premier disque sur lequel il  travaille avec celui qui deviendra son acolyte pour le restant de sa carrière, le batteur Bruce Mitchell , issue du jazz . La pochette est réalisée par l’épouse de celui-ci ,  Jackie Mitchell.

La majorité des titres sont issus d’ une cassette enregistrée sur un 4 pistes , dans la chambre de Vini Reilly, une nuit où il se sentait inspiré , en une prise, solo . Le lendemain , l’inénarrable Tony Wilson , boss de Factory , écoute cette cassette et ne veut pas la rendre à son auteur , il juge qu’il faut en faire un album . L’album est enregistré en 2 jours et demi , mixage compris . Bruce Mitchell dit qu’il s’agit généralement des secondes prises , la première servant à une courte répétition . Viny Reilly y voit principalement les défauts, notamment le souffle du  Roland space echo .

Bien que l’album soit en grande partie instrumental , ce qui était plutôt inhabituel pour moi à l’époque , il s’est subtilement installé  dans mon imaginaire musical , façonnant mes écoutes ultérieures , comme une espèce de mètre étalon . Ce n’est évidemment pas quelque chose que j’ai conscientisé immédiatement , mais bien plus tard, quand j’ai été capable d’y voir des réminiscences de son jeu de guitare si particulier , chez des groupes de post rock , ou quand encore plus tard, dans mon magasin de disques on me demandait de faire découvrir un disque , il n’était pas rare que je propose ce LC de Durutti Column . 

Je n’ai rien à vendre aujourd’hui , je garde précieusement les différentes versions de cet album qui a été réédité , agrémentés de nombreux titres bonus , j’ai juste à vous partager un de mes disques favoris , dans Roule Galette  LC par the Durutti Column . 

Pour démarrer, je vous propose Sketch for dawn version 1 , nous écouterons la version II demain . 

Le titre ouvre l’album et permet immédiatement de se familiariser avec le jeu de batterie de Bruce Mitchell et les guitares cristallines Vini Reilly . Il fait partie des rares titres chantés de sa discographie , Tony Wilson de Factory ayant deux objectifs , persuader Simon Topping d’A certain ratio de reprendre le chant  avec son groupe , et inversement , demander à Vini Reilly d’arrêter de le faire . Sa voix , pourtant noyée dans le mix , fait partie intégrante de la fragilité du tire , même si celui-ci représente l’un des morceaux les plus uptempo de l’album . 

L’autre version de Sketch for dawn , bien plus sombre et introspective que celle d’ouverture . L’ensemble est assez étouffé, le piano électrique, venant  toutefois contrebalancer la mélancolie inhérente à  la basse . 

Nous poursuivons avec Jaqueline , morceau instrumental  dédié à l’épouse de Bruce Mitchell , peintre , qui a réalisé la pochette de l’album , et celle du ep Deux triangles . Sorti à la même période . 

Aujourd’hui, Never known , un de mes titres favoris , celui qui, avec Tomorrow a déclenché mon amour pour Durutti Column , celui-là même que je jouais aux clients qui me demandaient d’écouter l’album . Un titre à écouter en roulant , lunettes de soleil , pour se protéger à la fois des rayons du soleil et des larmes qui pourraient révéler  l’ irrépressible mélancolie qui s’emparera  de vous à l’écoute de celui-ci . 

Pour terminer , l’impeccable The missing boy , un des classiques de The durutti Column . Avec lips that would kiss et sleep will come il s’agit du troisième titre de Vini Reilly dédié à Ian Curtis , le chanteur de Joy Division , dont on dit que Vini Reilly serait l’une des dernières personnes à l’avoir vu avant son suicide .