Cette semaine dans Roule Galette, on s’intéresse à un disque assez méconnu, Spirit of the Golden Juice, l’unique album de l’Américain F. J. McMahon, paru en 1969.
Avec le « fameux retour en force du vinyle », dernier soubresaut d’une industrie du disque en perdition depuis le MP3 et le streaming, les rééditions de disques oubliés ou passés inaperçus sont devenues, pour certains, un nouvel eldorado. Des labels se sont spécialisés dans cette activité, avec plus ou moins de bonheur, finissant par rendre méfiant l’amateur potentiel. L’hyperbole et les superlatifs sont de sortie : attendez-vous à entendre des merveilles inconnues toutes les semaines ! Les communicants sauront bien vous appâter en nourrissant votre peur de ne pas connaître. Un label s’était même appelé Moi j’connais… C’est dire à quel point l’idée d’être ignorant hante le mélomane.
Dans ce flot incessant de nouvelles gloires oubliées à découvrir absolument, il y a toutefois des disques qui, sans être des classiques incontournables, méritent qu’on leur redonne une chance.
F. J. McMahon grandit à Santa Barbara, en Californie, et commence très jeune à jouer dans des groupes de surf rock. En 1964, à dix-huit ans, il s’engage dans l’US Air Force, notamment pour choisir son affectation plutôt que d’être appelé sous les drapeaux. Il est envoyé en Asie du Sud-Est et sert notamment au Vietnam comme policier militaire. Il y découvre la guerre, mais aussi des réalités sociales et humaines très éloignées de son environnement californien.
À son retour, en 1968, il est profondément marqué par cette expérience. Il a également connu la scène psychédélique de San Francisco avant son départ, avec ses concerts au Fillmore et à l’Avalon Ballroom. Mais ce qui ressort de ses chansons, c’est surtout une désillusion grandissante face à la guerre, à la société américaine et aux discours patriotiques dans lesquels il a grandi.
Au début de 1969, deux hommes qui cherchent à monter une petite société de production lui proposent d’enregistrer un album. McMahon se retire alors chez sa grand-mère, à Santa Barbara, et prend plusieurs mois pour écrire les chansons. Spirit of the Golden Juice naît de cette période. Le titre fait référence au bourbon que lui et ses compagnons buvaient en Asie du Sud-Est, qu’ils appelaient leur « golden juice ».
Musicalement, le disque ne se présente pourtant pas comme un manifeste. Il s’agit d’une folk-rock assez dépouillée, mélancolique, avec des guitares acoustiques et une production rudimentaire. L’enregistrement a été réalisé avec des moyens limités, en plusieurs étapes et dans différents studios. Un disque de less is more, faute de moyens autant que par choix esthétique. Une folk-rock acoustique qui pourrait évoquer un croisement entre Tim Hardin et Swell.
À sa sortie, sur le petit label californien Accent, l’album ne rencontre pratiquement aucun public. Il n’a ni véritable distribution ni campagne promotionnelle digne de ce nom. McMahon continue à jouer ici et là, dans des bars, des hôtels ou des salles de bowling, puis finit par abandonner progressivement la musique pour travailler dans l’électronique et l’informatique. Il ne donnera même son premier concert consacré à cet album qu’en 2017, près de cinquante ans après son enregistrement.
Entre-temps, le disque est devenu une référence pour les amateurs de folk confidentielle et de ces petites productions privées des années 60 que les collectionneurs ont commencé à rechercher bien plus tard. Des rééditions lui ont finalement permis de toucher un public qui n’avait jamais eu l’occasion de l’entendre à l’époque.
Malgré mes multiples tentatives pour proposer ce disque aux trop rares clients du magasin, un exemplaire a fini par me rester sur les bras… Ce qui en fait aujourd’hui l’un des disques les mieux cotés de ma discothèque. Les amateurs de vinyles étant parfois plus obnubilés par la cote de leurs disques que par les disques eux-mêmes, je dois bien avouer que les prix hallucinants pratiqués par les spéculateurs me font sourire.
Spirit of the Golden Juice n’est peut-être pas un chef-d’œuvre oublié qu’il faudrait absolument réhabiliter. C’est un album singulier, qui porte la trace d’une époque et d’une expérience personnelle, et qui mérite qu’on prenne le temps de l’écouter.
Car c’est finalement , ça l’esprit de Roule Galette : mettre un disque qu’on connaît très bien, ou simplement en choisir un autre , qu’on connait un peu moins pour passer un bon moment, sans autre attente que celle de l’écoute.
Sister, Brother, le premier morceau de l’album, donne assez rapidement le ton. McMahon s’adresse directement à une sœur, à un frère, et plus largement à ceux qui l’entourent, avec cette idée assez simple de solidarité : il demande qu’on lui tende la main, qu’on aide les autres, qu’on essaie malgré tout de rester ensemble. Derrière cette apparente simplicité, le texte est beaucoup plus désabusé qu’il n’y parait . Il s’interroge sur ce que va devenir le pays, sur la possibilité de connaître enfin des jours heureux et surtout sur cette paix que tout le monde semble souhaiter sans vraiment savoir comment l’atteindre. Et lorsqu’il évoque l’idée de voir enfin tout le monde sourire, il laisse entendre que ce n’est certainement pas pour demain. On retrouve donc déjà cette opposition entre l’espoir d’un monde meilleur et le sentiment que la réalité en est encore très éloignée. Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?
Black Night Woman est sans doute le morceau le plus directement lié à ce que McMahon a vécu au Vietnam. Il raconte l’histoire d’une jeune Vietnamienne dont le compagnon américain, un GI, lui avait promis de l’emmener aux États-Unis. Elle découvre finalement qu’il est marié et qu’il n’a jamais eu l’intention de tenir sa promesse. Elle se suicide. McMahon raconte cette histoire avec beaucoup de sobriété, en évoquant cette femme, les moments passés avec elle et le souvenir qu’elle lui a laissé. Il ne cherche pas à en faire un grand réquisitoire contre la guerre : c’est plutôt le récit d’une histoire personnelle, marquée par l’abandon et la mort, qui montre une des conséquences humaines très concrètes de la présence américaine au Vietnam.
Five Year Kansas Blues est sans doute le morceau le plus directement consacré à la question de la conscription. McMahon y raconte le choix d’un jeune homme qui refuse de partir à la guerre et qui sait qu’il risque, en conséquence, cinq années de prison à Leavenworth, au Kansas. Le narrateur ne comprend pas pourquoi il devrait aller tuer un homme qu’il ne connaît pas et refuse cette idée de « devoir » qui voudrait justifier la guerre. Mais ce refus a aussi un prix : il sait qu’en partant en prison, il laisse derrière lui sa femme et ses enfants. McMahon ne développe pas vraiment de discours politique : il raconte plutôt le dilemme très concret d’un homme confronté à la guerre, avec d’un côté l’obligation de combattre et de l’autre la décision de refuser, quitte à en subir les conséquences.
Enough It Is Done s’éloigne du récit de guerre pour s’attaquer plus largement aux travers de la société. McMahon dénonce un monde où l’argent, le pouvoir et les intérêts personnels prennent le pas sur les relations humaines. Même l’amour semble souvent servir des motivations égoïstes, loin de toute véritable solidarité. Il s’interroge aussi sur la capacité des hommes à reconnaître leurs erreurs, alors qu’ils contribuent eux-mêmes à créer les problèmes qui les accablent. Comme il l’expliquait lui-même, il voulait parler de cette humanité qui passe sa vie à courir après l’argent et le pouvoir en oubliant l’essentiel. Une critique sociale assez désabusée, qui dépasse le seul contexte de 1969 et reste fidèle à l’esprit du disque.
The Spirit of the Golden Juice clôt l’album et revient sur l’expérience de McMahon en Asie du Sud-Est. Le titre fait référence au bourbon I. W. Harper que lui et ses compagnons buvaient pendant leur séjour : ils l’appelaient le « golden juice ». Mais la chanson ne parle pas simplement d’alcool ou de souvenirs de soldats. McMahon y porte un regard rétrospectif sur les années qu’il vient de traverser, avec le sentiment d’avoir perdu une partie de sa vie, mais aussi la conscience que les expériences heureuses comme les plus douloureuses contribuent à donner un sens à l’existence. Il explique lui-même avoir écrit ce morceau avec cette idée : on ne peut pas apprécier le bon sans avoir également connu le mauvais. La chanson prend ainsi une dimension plus personnelle et méditative, comme si McMahon tentait de faire le bilan de ces années avant de refermer le disque.



