Cette semaine, dans Roule Galette, on va remonter un peu le temps, jusqu’en 1965, avec un disque de Paul Simon, The Paul Simon Song Book. Un disque sorti bien avant ma naissance, car finalement, il n’y en a pas tant que ça qui ont été évoqués dans Roule Galette.

À l’époque, Paul Simon n’est pas encore tout à fait le Paul Simon que tout le monde connaît. Simon & Garfunkel ont bien sorti un album, Wednesday Morning, 3 A.M., en 1964, mais leur disque est passé largement inaperçu. Paul Simon, plutôt que de s’entêter aux États-Unis, décide de partir en Angleterre.
Là-bas, il fréquente les clubs folk, il en profite pour traîner du côté de Paris ou de Copenhague, passe à la BBC et se construit un petit public… Il mène sa vie de jeune chanteur américain en Europe, avec sa guitare sous le bras, sans qu’on puisse vraiment parler de carrière triomphale.
Cela reste toutefois suffisamment important pour que CBS lui propose d’enregistrer The Paul Simon Song Book, à Londres, entre juin et juillet 1965, aux studios Levy’s, sur New Bond Street. Un disque minimal : Paul Simon, sa guitare et ses chansons, comme nombre de disques à l’époque, dans le sillage de Dylan. Le disque sort en Angleterre au mois d’août et est accueilli comme un disque de folk parmi d’autres.
Si la presse musicale britannique s’y intéresse, on ne peut pas pour autant parler d’un succès commercial majeur. Il ne faut pas imaginer que les Anglais se soient précipités en masse pour découvrir le futur géant de la chanson américaine. À ce moment-là, Simon est surtout un jeune auteur-compositeur qui commence à trouver sa place dans le petit monde du folk.
Et puis, quelques semaines plus tard, l’histoire se met à accélérer. Aux États-Unis, The Sound of Silence, dans sa version initialement acoustique, ressort avec une instrumentation électrique ajoutée en studio à l’initiative du producteur Tom Wilson. Paul Simon et Art Garfunkel ne sont même pas présents lors de cette opération. Le morceau décolle, devient un énorme succès, et Simon & Garfunkel changent de dimension.
Les chansons de The Paul Simon Song Book vont alors connaître une seconde vie. Plusieurs seront réenregistrées par Simon & Garfunkel, sur Sounds of Silence ou Parsley, Sage, Rosemary and Thyme. I Am a Rock, Kathy’s Song, April Come She Will, Leaves That Are Green… On retrouvera ces morceaux sur leurs albums suivants, avec la voix d’Art Garfunkel et des arrangements plus élaborés.
Mais les versions originales gardent ma préférence.
De manière générale, je suis plutôt sensible aux disques minimalistes. Je préfère souvent une chanson qui tient debout avec trois bouts de ficelle plutôt qu’un morceau sur lequel on a rajouté des couches d’arrangements jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien où se trouve la chanson. Chez Nick Drake, par exemple, j’ai toujours préféré la nudité de Pink Moon aux arrangements de Bryter Layter.
Alors, quand j’ai découvert ce disque de Paul Simon, bien longtemps après sa sortie, j’ai tout de suite accroché à cette instrumentation réduite à l’essentiel. Je connaissais évidemment, comme à peu près tout le monde, les grands succès de Simon & Garfunkel, mais je n’avais jamais vraiment entendu ces chansons sous cette forme-là, avec Paul Simon tout seul, sa guitare et sa voix.
Par ailleurs, il y a cette drôle d’impression que les chansons sont déjà là. On entend ce qui va devenir le répertoire de Simon & Garfunkel, mais débarrassé de tout le côté un peu mielleux qui peut parfois être reproché au duo. Ce ne sont pas des brouillons, des esquisses en attendant qu’on leur ajoute de beaux habits. Les chansons tiennent déjà debout.
Prenez I Am a Rock, par exemple. Dans cette version, la guitare et la voix suffisent à installer le personnage, ce type qui s’enferme dans sa forteresse pour ne plus avoir à souffrir du monde extérieur. La version de Simon & Garfunkel est plus ample, plus pop, avec sa rythmique et ses arrangements. Mais est-ce que ça apporte vraiment quelque chose à la chanson ? Je n’en suis pas forcément convaincu. Ça change la manière de l’entendre, certainement. Ça l’améliore ? C’est une autre question.
Bon, évidemment, on ne va pas ouvrir le dossier Art Garfunkel et se demander à quoi il sert. Ce n’est pas mon propos, même si la tentation est grande. Disons, de manière plus consensuelle, que Paul Simon me suffit largement.
On est en amont de la célébrité mondiale, avant les grandes productions, avant que tout cela ne devienne une évidence. Et finalement, je m’y retrouve mieux dans cette proximité avec l’artiste solo que dans l’hystérie collective.

I am a Rock
I Am a Rock met en scène un individu qui revendique une solitude souveraine, se comparant à un rocher, à une île, comme si l’isolement pouvait le soustraire définitivement aux blessures du monde. Mais les raisons qu’il avance pour justifier ce retrait trahissent précisément ce qu’il prétend avoir dépassé : la souffrance, la déception, la vulnérabilité inhérente à toute relation humaine . Sa solitude apparaît moins comme un choix dicté par la force que comme une stratégie de protection, élaborée pour ne plus avoir à s’exposer aux incertitudes de l’attachement. C’est ce décalage entre l’invulnérabilité proclamée et la fragilité que laisse entrevoir le discours qui fait évidemment tout l’intérêt du texte .

The Sound of Silence,
C’est évidemment le titre qui va connaître un succès considérable dans sa version électrique, au point de devenir l’une des chansons emblématiques de Simon & Garfunkel. On la retrouve dès leur premier album, Wednesday Morning, 3 A.M., paru en 1964, mais c’est sa réédition avec les arrangements électriques de Tom Wilson, en 1965, qui va la propulser en tête des classements américains.
Ici , on retrouve la version dépouillée de Paul Simon, avec cette guitare acoustique et cette pulsation sèche, presque métronomique, qui accompagne le chant. Une chanson qui n’a finalement pas besoin de grand-chose pour installer son atmosphère.
Dans les paroles, Simon évoque un monde où les gens parlent sans vraiment s’écouter, où les mots circulent sans parvenir à créer de véritable communication. C’est le paradoxe de ce son du silence : il ne s’agit pas de se taire, mais de cette distance qui s’installe entre les êtres, même lorsqu’ils sont entourés de paroles et de bruit. Une forme de solitude collective, et une difficulté à faire entendre ce qui compte vraiment.

The side of a hill
Avec The Side of a Hill, Paul Simon signe une chanson particulièrement sobre, dans laquelle la guerre apparaît à travers la mort d’un enfant.On pourrait y voir une référence au Dormeur du val de Rimbaud, dans cette manière de faire se rencontrer la nature et la mort, comme si le décor paisible rendait la tragédie plus terrible encore. On y retrouve cette même façon de suggérer l’horreur plutôt que de la décrire frontalement. La chanson aura d’ailleurs une seconde vie chez Simon & Garfunkel. Paul Simon en reprendra des éléments dans Canticle, entrelacé avec la ballade traditionnelle Scarborough Fair, sur l’album Parsley, Sage, Rosemary and Thyme, en 1966. Les paroles liées à la guerre viennent alors se superposer à la mélodie ancienne, créant un contraste entre la douceur de la musique et la noirceur du propos.

Kathy’s Song
Avec Kathy’s Song, on retrouve une chanson qui n’aura pas besoin d’être profondément remaniée pour intégrer le répertoire de Simon & Garfunkel. La version publiée sur Sounds of Silence en 1966 reste très proche de celle que Paul Simon avait enregistrée seul l’année précédente. Et, fait assez révélateur, Art Garfunkel n’intervient pas sur l’enregistrement : c’est toujours Simon qui chante, comme sur The Paul Simon Song Book.
Je trouve même que la version solo a quelque chose de plus convaincant, notamment dans la prise de voix. Elle me semble plus présente, mieux définie, moins nasillarde aussi, et débarrassée de certaines inflexions qui peuvent donner à Simon un côté un peu trop dylanien. Ici, le chant souligne la fragilité qui correspond bien à cette chanson écrite dans l’éloignement, alors que Kathy Chitty est restée en Angleterre et que Simon poursuit son séjour loin d’elle.

Flowers Never Bend with the Rainfall

Flowers Never Bend with the Rainfall, est une chanson que j’avais complètement occultée dans le répertoire de Simon & Garfunkel. Je l’ai redécouverte par Paul Simon, à travers cette version dépouillée du Paul Simon Song Book. Et en réécoutant celle du duo, je comprends assez bien pourquoi elle m’était passée sous le nez. Avec ses arrangements, ses chœurs et cette couleur un peu country, elle prend une tournure qui me rappelle le syndrome de la French Tart . L’apparat nuit au propos. Derrière son titre bucolique, elle exprime une forme de désenchantement, une interrogation sur ce qui nous permet de tenir debout dans un monde qui ne répond pas nécessairement à nos attentes. Les fleurs, elles, ne se courbent pas sous la pluie , mais le texte est moins une célébration de la résistance qu’une réflexion sur les illusions, la solitude et la difficulté de trouver un sens à l’existence.